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(Ré)Apprendre à rêver

jeudi 10 novembre 2016 à 08:50

Nous étions satisfaits d’avoir appris à lire et à obéir. Après le Brexit, la victoire de Trump vient douloureusement nous rappeler que nous devons apprendre à réfléchir ensemble. Apprendre à douter et à construire. À écrire, à penser et à remettre en question notre petit confort mondain.

Le pouvoir de l’écriture

Comme je l’expliquais dans « Il faudra le construire sans eux », je pense que l’humanité est rythmée par les technologies de l’information.

L’écriture nous a donné le concept d’histoire, de vérité, de transmission. Avec l’apparition de l’écriture est également apparue l’autorité centralisée, le pouvoir. L’humain a appris à obéir afin de coopérer.

Mais la lecture restait l’apanage des puissants.

L’imprimerie bouleversa complètement cette structure en apprenant à l’humanité à lire. Désormais, tout le monde, ou presque, pouvait lire, apprendre, découvrir de nouvelles idées.

Le pouvoir s’en trouva modifié. Il prit le nom trompeur de démocratie mais resta concentré dans les mains d’une minorité, ceux qui pouvaient écrire. Écrire les lois. Écrire la vérité telle qu’elle devait être à travers la presse puis les médias.

Avec Internet, chaque humain se retrouva soudainement en mesure d’écrire. Chaque humain avait désormais le pouvoir de façonner la vérité, sa vérité.

Mais, comme les rois et empereurs avant eux, les présidents et autres dirigeants furent incapables de percevoir ce changement qui les déstabilisait et qui ne pouvait que les détrôner.

Bouffie d’impunité et d’arrogance, la classe politicienne se complaisait dans sa réalité qu’elle façonnait avec la complicité des médias et de la presse. La réalité n’était-elle pas sous leur contrôle ?

Ils brassaient l’argent et l’économie mondiale, ils façonnaient une réalité qu’ils croyaient universelle et étaient à ce point déconnectés des autres réalités qu’ils ne pouvaient plus en imaginer l’existence.

Ce n’est donc pas une surprise qu’ils ne virent pas que le reste de l’humanité apprenait à écrire et à se passer d’eux.

Une révolte ? Une révolution !

Lorsque des tentatives de changement voyaient le jour, le pouvoir les étouffait ou, confiant, les laissait mourir afin de servir d’exemple. La technique était simple : se convaincre et convaincre les autres que le changement était impossible, voué à l’échec. Que les réponses apportées étaient indiscutables.

Aux États-Unis, par exemple, un réel mouvement progressiste tenta de porter Bernie Sanders à la présidence. L’homme inspirait la passion et, comme Michael Moore, je suis convaincu qu’il aurait gagné contre n’importe quel adversaire. Il représentait l’espoir d’une génération qui avait appris à lire et qui voulait désormais se mettre à écrire.

Mais Hillary Clinton parvint à convaincre tous les partisans qu’un tel changement était impossible, qu’écrire, c’était bien, mais que la lecture était suffisante pour la majorité.

Les jeunes, les intellectuels, les penseurs critiquaient Hillary Clinton mais se pliaient à la réalité qu’on leur avait tellement bien inculquée. C’est beau de rêver mais les sondages et les médias ont toujours raison. Les politiciens ne sont pas parfaits mais ils savent ce qui est bien pour nous.

À l’époque, j’avais dit que les démocrates regretteraient amèrement d’avoir détruit Sanders, qui représentait leur meilleure chance. Puis, je me suis moi-même plié à cette réalité. J’étais persuadé que le Brexit ne passerait pas, que Trump serait défait. J’ai été un parfait petit représentant de cette frange éduquée et indignée qui se résigne.

Mais toutes ces considérations n’atteignaient pas les franges de la population qui avaient toujours été oubliées, spoliées. La masse qui a soudainement appris à écrire avant même de savoir lire.

Dans une leçon magistrale, cette masse a refusé de se plier aux injonctions d’une réalité que, de toutes façons, elle ne comprenait pas. Insensible à la raison, à la logique, elle démontre qu’il n’est pas nécessaire de se plier à une réalité imposée.

La résignation des millenials

Si les « millenials » et les jeunes étaient les seuls à voter, le Brexit ne serait pas passé, Bernie Sanders serait probablement président. Malheureusement, les millenials ont également appris à « être réalistes », à ne pas se laisser aller à leurs rêves si ceux-ci sont plus gros qu’une belle voiture et une maison 4 façades.

Au fond, les millenials auraient aimé changer le monde mais sans prendre le risque de perturber leur petit confort bien douillet.

Ces millenials, dont je fais partie, sont coupables d’avoir oublié la masse qui n’a pas la chance d’être éduquée, qui n’a plus rien à perdre. Les révoltes progressistes et écologiques contre le pouvoir en place sont, fondamentalement, égocentriques et égoïstes. Nous luttons pour notre idéal sans tenir compte des autres réalités.

Enfermés dans nos bulles de confirmation par les algorithmes des réseaux sociaux, nous avons oublié une partie de l’humanité qui ne savait pas lire, pas écrire.

Une partie de l’humanité qui, ironiquement, s’est trouvée un champion qui personnifie tout ce contre quoi nous devrions nous unir : le profit sans scrupule, l’égotisme maladif, la haine, le rejet de la différence et le non-respect de l’autre.

Reconstruire nos rêves

Si nous ne devons retenir qu’une leçon de l’élection de Trump, c’est que l’ancien monde est mort. Que nous ne pouvons pas faire confiance aux politiciens, aux médias, aux sondages. Il est indispensable d’éteindre définitivement notre télévision, de refuser de consulter les médias financés par l’état et la publicité, d’apprendre à ne plus brader nos émotions.

Il est primordial d’arrêter d’élever le « journalisme » au rang d’outil rebelle au service de la démocratie. C’était le cas au 18ème siècle et les médias, comme les politiciens, tentent de nous garder dans ce passéisme suranné tout en nous poussant à la consommation. Les rares exceptions se reconnaissent : elles n’ont ni publicités ni subventions publiques.

Rendons-nous à l’évidence : les politiciens et les journalistes n’en savent pas plus que nous. Au contraire, ils sont fats, imbus de leur ignorance ! Mais ils sont persuadés d’avoir raison, de contrôler la réalité. Nous ne pouvons même plus leur accorder le bénéfice du doute et nous devons accepter que ces fonctions sont devenues essentiellement néfastes.

Mais nous ne pouvons plus non plus nous complaire dans nos bulles qui nous renforcent dans nos convictions. Il est nécessaire d’écouter les autres, de se confronter.

Aurons-nous la lâcheté de léguer le monde tel qu’il est aujourd’hui à nos enfants parce que nous nous limitons à ce qui est “réaliste” ? Aurons-nous l’honnêteté intellectuelle de leur dire que nous avons préféré consacrer notre énergie à payer une maison et une carte essence plutôt qu’à rendre le monde un tout petit peu meilleur ?

Il est urgent de réapprendre ensemble à lire, à écrire et, surtout, à rêver et à désobéir, même au risque de tout perdre. Le monde n’est-il pas façonné par ceux qui n’ont plus rien à perdre ?

 

Photo par Joel Penner.

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Ce texte est publié sous la licence CC-By BE.

Printeurs 41

vendredi 4 novembre 2016 à 13:17
Ceci est le billet 41 sur 43 dans la série Printeurs

Nellio, Eva, Max et Junior se sont engoufrés dans une voiture un peu particulière.

— Bon sang, mais c’est une voiture de flics !
— Et oui, fait Junior avec un sourire désarmant. J’ai l’avantage de connaître tous leurs petits points faibles.

Utilisant sa main nouvellement greffée, Junior pianote sur l’écran et, d’une pression, valide la destination. Des instructions s’affichent mais, curieusement, la voiture ne bouge pas. Junior s’empare alors d’un curieux objet circulaire et…

— Accrochez-vous les gars, Junior est au commande !
— Junior, ne me dit pas que tu pilotes ce truc en mode manuel !
— Et oui mon pote, les voitures des policiers d’élite sont avant tout manuelles, pour éviter tout brouillage ou piratage trop simple. J’ai appris à conduire même, si je vous l’avoue, c’est la première fois que je le fais sans avatar !

Max se tourne vers moi.
— En mode manuel, les voitures n’identifient pas les occupants. Ne me demande pas pourquoi, sans doute un vieux bug informatique. Mais cela va nous permettre de gagner du temps et d’arriver au siège du conglomérat avant d’être repérés.
— Et une fois là-bas, on fait quoi ?

Le silence se fait un instant dans l’habitacle.
— On improvise, répond Eva d’une voix très douce. Mais je pense qu’on ne nous laissera pas beaucoup de choix.

Une froide distance semble s’être installée entre Eva et moi. Je n’arrive plus à la percevoir, à la comprendre. J’ai face à moi une étrangère, une inconnue. J’aimerais faire un geste, lui demander des explications, lui montrer de l’empathie mais je ne fais que croiser son regard fuyant, son front contracté, ses lèvres serrées.

Maladroitement, je fais un geste vers elle, je la touche. Elle sursaute mais ne se retourne pas. J’ai l’étrange impression d’être à la fois victime et coupable, de devoir m’excuser après avoir été humilié.

— Eva, dis-je doucement. Est-ce que tu pourrais m’expliquer ce que je suis le seul à ne pas comprendre ? Que sont ces outils de masturbation à ton effigie ?

— Masturbation, c’est peut-être pas le mot que j’aurais employé, nous interrompt Max. Avec le projet Eva, la différence entre la masturbation et le coït devient vraiment ténue. Il s’est toujours dit que les réels progrès technologiques se faisaient d’abord dans l’industrie du porno. Nous n’avions juste pas pensé à appliquer la loi de Turing à cette règle.

— Tu veux dire, fais-je en déglutissant, que l’on pourra considérer l’intelligence artificielle comme douée de raisonnement le jour où les humains feront l’amour à un robot sans le savoir ?

— Quelques choses dans le genre, oui. Et j’avoue que, de ce côté là, le projet Eva est incroyablement innovant et surprenant. Je ne suis pas sûr que les créateurs se soient vraiment rendu compte de ce qu’ils faisaient.

— Ils ne se sont rendu compte de rien, je le garantis, intervient brusquement Eva. Ils n’ont fait que suivre mes instructions. Du moins au début… Avant…

Max semble aussi surpris que moi. Nous n’avons pas le temps d’esquisser un geste qu’une brusque secousse nous projette les uns contre les autres dans la voiture.

— Ah oui, accrochez-vous, nous lance Junior, hilare ! Le mode manuel est généralement un peu moins fluide et beaucoup plus dangereux que la conduite automatique traditionnelle !

Une embardée particulièrement violente projette mon front contre le nez d’Eva. Son visage reste fixe, sans émotion mais une goutte de sang perle le long de sa narine et vient s’étaler sur sa lèvre supérieure. Machinalement, Eva porte un doigt à sa bouche, le frotte et le contemple longuement avant de me jeter un regard étonné, comme apeuré.

— Du sang ! Est-ce que tu…

— Non, fais-je en me dépêtrant de la situation inconfortable dans laquelle je suis tombée. Je n’ai rien. Il s’agit de ton sang.

— Mon sang ? Mon sang ?

Sa surprise me parait étrange mais Junior, concentré sur sa route, ne me laisse pas le temps d’investiguer.

— Waw, ça revient vite la conduite manuelle. Désolé pour les chocs mais y’a du traffic. J’espère qu’on ne va pas tomber sur un autre attentat !

Tout en donnant de violents coups de volant, il continue à grommeler dans sa barbe.

— Saleté de califat. On aurait dû les atomiser depuis longtemps.

Max éclate de rire.

— Parce que tu penses vraiment que ce califat islamique est derrière ces attentats ?

— Bien sûr, qui d’autre ?

— N’importe qui ! Quoi de plus facile que de créer un ennemi virtuel qui aurait tous les attributs que la majorité déteste mais qui séduirait les plus psychopathes d’entre nous ?

Junior sursaute.

— Hein ? Mais quel serait l’intérêt ?

— Facile, continue Max de sa voix douce et convaincante. Un ennemi commun qui unit le peuple sans discussion, qui fait que tout le monde se serre les coudes. Sans compter que les attentats créent beaucoup d’emplois : les morts qu’il faut remplacer, les dégâts à réparer, les policiers pour sécuriser encore plus les périmètres. Ton boulot, tu le dois principalement aux attentats !

— Tu voudrais dire que le califat serait inventé de toutes pièces ? Mais comment seraient recrutés les terroristes ? Ça n’a pas de sens !

— Le califat existe, intervient brutalement Eva. Son existence pose d’ailleurs de plus gros problèmes que de simples attentats. Il est le reliquat animal de l’humanité, cette partie sauvage qui est en chacun de nous et que nous refusons de voir, ce fragment de notre inconscient collectif qui nous transforme en bêtes féroces ne pensant qu’à tuer et à copuler pour propager nos gênes.

— Copuler ? Au califat ? Ils sont plutôt rigoristes là-bas, fais-je avec un pauvre sourire.

Eva me darde de son regard noir.

— Justement ! Le rigorisme n’est que l’apanage des pauvres, la façade. Les puissants, eux, disposent de harems. Le califat est encore à un stade de l’évolution où le mâle tente de multiplier les femelles afin de les ravir aux autres mâles. Cette compétition accrue entre les mâles les rend fous et prêts à n’importe quel acte insensé, même au suicide. Quand aux femmes, elles ne sont que du cheptel et traitées comme tel.

— Heureusement que nous n’en sommes plus là. L’égalité entre les hommes et les femmes…

Je n’ai pas le temps de terminer ma phrase qu’Eva m’interrompt, au bord de l’hystérie. Elle hurle, sa voix résonne comme une sirène dans l’étroit habitacle de la voiture.

— Tu penses que nous avons progressé ? Que nous valons mieux qu’eux ? La vue de l’usine ne t’a pas suffi ? Pourquoi crois-tu que j’ai été fabriquée ?

Je reste un instant bouche bée. Le silence s’est brutalement installé.

— Fabriquée ? Que veux-tu dire Eva ?

Photo par Andy Rudorfer.

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Le mas aux mannequins

lundi 31 octobre 2016 à 16:29

La petite route grimpait en zigzaguant sous un soleil de plomb. Depuis la sortie du village, nous voguions dans une atmosphère de grillons, d’habitacle surchauffé et de crissement de bitume fondu.

– D’après le plan, c’est au bout de cette route, m’annonça ma femme en épongeant la sueur qui ruisselait sur son front.
— J’espère car nous venons de dépasser le bout du monde, dis-je avec un énervement perceptible.

Mon corps ankylosé hurlait contre les kilomètres parcourus, contre la soif, la chaleur. J’arrêtai la voiture devant une vieille grille en fer forgé. Un panneau récent annonçait, entre deux autocollants de guides touristiques et un logo de la fédération des chambres d’hôte :

« Le Mas des Cévennes »

– Au moins, ils ont fait dans l’originalité, murmura ma femme en allant écarter les grilles avant de revenir immédiatement se rasseoir dans la voiture.

Les graviers crissaient sous nos pneus et, au détour d’un grand pin, une énorme bâtisse de crépis beige apparut. Des dizaines de fenêtres constellaient la façade sur trois étages. La porte d’entrée, étonnement étroite eu égard au gigantisme du bâtiment, s’ouvrit. Une dame entre deux âges, vêtue d’un tailleur rouge et d’un grand chapeau de paille, apparut et se mit à descendre les quelques marches qui conduisaient au parking.

— Bienvenue au Mas des Cévennes, nous lança-t-elle gaiement. Vous devez être Monsieur et Madame S. ?

Nous acquiesçâmes silencieusement et elle continua sa péroraison de bienvenue.

— J’ai bien reçu votre réservation, je vous ai gardé la chambre du pigeonnier. La plus romantique pour un couple ! Puis-je vous aider à monter vos bagages ?

Elle s’empara d’un de nos plus petits sacs et nous ouvrit le chemin en claudiquant. Pris de pitié, je repris le sac en lui assurant que je monterai les bagages moi-même.

La porte d’entrée ouvrait sur un étroit couloir où un lambris de bois blanc cédait la place, à mi-hauteur, à du velours cramoisi. Une petite console offrait des prospectus sur les différentes activités de la région. À côté, un jeune garçon en culottes courtes et en chapeau se tenait, le regard fixe.

Il me fallu quelques secondes pour réaliser qu’il s’agissait d’un mannequin, du type de ceux qu’on rencontre dans les magasins de vêtement.

Au fond du couloir, assise sur une chaise, se tenait une petite fille affublé d’une robe et d’un chapeau de voiles. Un mannequin elle aussi.

— C’est un ancien pensionnat, expliqua notre hôte. Nous l’avons restauré, mon mari et moi, pour le transformer en partie en chambres d’hôte. J’espère que vous vous y plairez.

Le couloir donnait sur un majestueux escalier de marbre et de porphyre. Tenant la rampe, un mannequin homme vêtu d’une chemise bleu claire semblait nous indiquer la direction. Dans l’embrasure d’une grande fenêtre, un mannequin femme vêtue d’une robe flamenco se prélassait langoureusement. Les murs étaient couverts de peintures grossières représentant des paysages locaux ou des portraits. Dans chaque tableau, le vermillon, l’incarnat et l’écarlate dominaient.

— Le pigeonnier est notre chambre la plus originale mais elle a le défaut d’être au dernier étage. Il va falloir monter…

Je fis comprendre à notre guide que le sport ne nous rebutait pas. Interceptant le regard interrogateur que je posais sur les tableaux, elle se méprit et le confondit avec de l’intérêt.

— C’est moi qui peint, minauda-t-elle avec une certaine fierté. Je m’occupe également de la décoration intérieure. Mais j’espère avoir la chance de vous faire découvrir mon processus créatif.

Sur cette dernière phrase, sa voix avait pris une intonation inquiétante, presque cruelle. Ma femme et moi nous lançâmes un regard horrifié.

Arrivés sur le palier du deuxième étage, où se trouvait un mannequin de jeune fille, les bras étendus comme une somnambule, nous marquâmes une pause. L’étrange dame nous ouvrit une porte dont elle nous tendit la clé. Un étroit escalier de bois montait vers une trappe.

— Voici votre chambre, annonça-t-elle en gravissant les dernières marches.

Le pigeonnier portait bien son nom. La chambre occupait une véritable tourelle au-dessus des toits du bâtiment. Une terrasse permettait d’observer le panorama, depuis le village, en contrebas, jusqu’aux monts qui nous entouraient et derrière lesquels le soleil venait de disparaître.

– Il est déjà tard. Souhaitez-vous dîner ? nous demanda notre hôte. Je vous laisse vous installer. Vous trouverez facilement la salle à manger, elle est au rez-de-chaussée.

Elle tourna les talons et s’engagea difficilement dans l’escalier avant de s’arrêter et nous lancer une dernière précision.

— Au fait, le bâtiment n’est pas entièrement restauré. Je vous demande de ne pas tenter d’ouvrir les portes autres que celle de votre chambre. Certaines ferment mal et donnent sur des pièces inhabitées.

Sur ces mots, elle disparu dans la trappe.

— Qu’en penses-tu ? demandai-je à ma femme tout en défaisant machinalement la valise.
— Qu’elle a autant de talent pour la peinture qu’une vache espagnole.
— Et encore, ce n’est rien comparé à son talent pour la décoration.
— C’est différent. Sa décoration, c’est vraiment glauque.
— Oui, cette femme est assez effrayante. Quand elle a parlé de son processus créatif, j’ai frémis.
— Moi aussi, fis ma femme. Je nous suis imaginés forcés de passer une après-midi et une soirée à la regarder barbouiller ses croutes tout en faisant semblant d’apprécier cela.
— Quelle horreur ! En tout cas, personne n’en parlait dans les commentaires AirBnB.
— Tu oserais le faire, toi ?

Nous éclatâmes de rire et descendîmes jusqu’à la salle à manger.

La pièce était occupée par un couple et deux enfants. Les salutations faites, nous apprîmes qu’ils étaient canadiens, qu’ils étaient là depuis une semaine et comptaient encore rester quelques jours.

Après avoir marqué le minimum d’intérêt requis pour ne pas être complètement grossiers, nous nous installâmes à la table la plus éloignée.

– Ils sont gentils, murmurai-je.
— Oui mais très ennuyeux.
— Comment le sais-tu ? demandai-je, surpris.
— Ils sont ici depuis une semaine et comptent encore rester. Dans ce trou ! Pour trois jours, c’est parfait. On se repose, on dort, on lit, on fait l’amour. Mais après, on se tire ! Passer dix jours avec des enfants dans le trou de cul du monde, ça doit être déprimant au possible !
— Je pense qu’ils se rattrapent dans le choix de leurs vêtements. Vise un peu la chemise du mec : bleue avec des fleurs jaunes et des palmiers ! Quelle horreur !
— Les casquettes des deux gamins ne sont pas mal non plus !

Le repas fut vite expédié et nous remontâmes immédiatement dans notre pigeonnier. De nuit, l’escalier aux mannequins dégageait une inquiétante oppression que les ampoules peinaient à dissiper.

Au fond de chaque couloir, les portes fermées suintaient le mystère et l’interdit. Les vilaines croutes nous dardaient de leur regard mal dégrossi.

Nous regagnâmes avec soulagement l’étroite douceur de notre chambre. Tandis que mon épouse s’affairait dans la salle de bain, je fis quelques pas sur la petite terrasse qui surplombait les toits de tuiles du bâtiment.

En contrebas se dessinait le village. Quelques échos d’une fête locale nous parvenaient à travers l’omniprésence des grillons. La soirée semblait paisible et n’était interrompue que par quelques battements de cloche un peu rouillés issus d’une vieille église.

Je lançai un sourire joyeux aux étoiles. La décoration un peu particulière mise à part, l’endroit semblait idéal pour quelques jours de repos. Bien que petite, la chambre était confortable et étonnamment sobre. La vue sur la vallée était superbe.

Après mes propres ablutions, je me glissai dans les draps de coton et m’endormit aussitôt, bercé par la respiration de ma compagne.

J’ouvris brusquement les yeux. Il faisait encore nuit. Je n’avais aucune idée de l’heure mais les vagues rumeurs de la fête semblaient s’être tues.

Mes sens étaient aux aguets. Mon cœur battait.

Avais-je rêvé ?

Il me semblait avoir entendu un cri, suivi d’un craquement.

Je fis quelques pas sur la terrasse. Tout semblait calme. Alors que j’allais me recoucher, maudissant le trop grand réalisme de mes rêves, j’entendis un second cri, immédiatement étouffé. Un rire ? Un pleur ? Je n’aurai pas pu le dire.

Décidant d’en avoir le cœur net, j’empruntai prudemment l’étroit escalier et ouvrit notre porte pour me retrouver sur le palier de l’étage.

À tâtons, je me mis à descendre le grand escalier de marbre. Ma main chercha à s’appuyer sur le mur et rencontra une surface gluante et humide. J’étouffai un cri avant de me rendre compte que j’avais touché un tableau. Pourtant, j’aurai juré qu’il n’y en avait pas aussi près de notre porte.

Le fait qu’il soit humide signifiait sans doute qu’il venait d’être achevé et accroché.

« Quelle bizarrerie, pensai-je, de peindre de nuit et d’accrocher immédiatement ses œuvres. »

Il est vrai que notre hôte nous avait parlé de son processus créatif particulier. Mais de là à… Enfin, cette méthode expliquait certainement les si piètres résultats.

Descendant d’un étage en me tenant à la rampe, je failli hurler lorsque je sentis des doigts toucher le dos de ma main. Mais mes yeux désormais habitués à la pénombre distinguèrent nettement des mannequins. Je m’approchai pour les contourner et tenter de découvrir la source du bruit.

Balayant le couloir du regard, tous les sens aux aguets, mon attention exacerbée par la pénombre, mes yeux se s’arrêtèrent sur les mannequins que je venais de toucher.

Je sentis une bouffée de panique m’envahir.

Quatre à quatre, je remontai les marches et fit irruption dons le pigeonnier. Sans prendre la peine de lui expliquer quoi que ce soit, je tirai ma femme par le bras et la fit sortir du lit. Sans réfléchir, j’attrapai un sac et une de nos valises. D’un geste ferme, je fis signe à mon épouse d’être silencieuse et de ne pas poser de question avant de dévaler avec elle à toutes vitesses les escaliers.

Je ne prenais plus garde au bruit, tout ce qui m’importait était de sortir le plus vite possible de ce bâtiment maudit.

Au rez-de-chaussée, la porte fit preuve de quelques résistances mais je finis par l’ouvrir d’un coup sec. Nous nous engouffrâmes dans la voiture avant de démarrer en trombe sur l’allée de gravier. Les pins se balançaient doucement au son des grillons sous le regard complice des étoiles, donnant à notre fuite un absurde aspect surréaliste.

Ce n’est que lorsque le soleil pointa ses premiers rayons et que nous eûmes mis plusieurs dizaines de kilomètres entre nous et le Mas des Cévennes que je me permis de souffler et de répondre à la légitime curiosité de ma femme.

Alors je lui expliquai les bruits, les nouveaux tableaux et, surtout, les nouveaux mannequins que j’avais entraperçut dans le noir. Deux adultes et deux enfants coiffés de casquettes de baseball. L’un des mannequins adultes portait une chemise bleue avec des fleurs jaunes et des palmiers que j’aurai reconnue entre mille.

Nous restâmes un long moment silencieux. Puis ma femme éclata de rire.
– Bon, on lui met combien d’étoiles sur AirBnB ?

Je lui souris, rasséréné par son regard et par le soleil du matin.

Mais je ne pouvais détacher mes yeux de la main qui avait touché le tableau fraichement terminé. Elle était poisseuse de ce qui était indubitablement du sang.

 

Chaumont-Gistoux, le 14 octobre 2016. Photo par Marcus Spiske.

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Payer pour des services sur Internet ? Vraiment ?

vendredi 28 octobre 2016 à 09:36

Nous allons de plus en plus payer ce que nous utilisons. Et c’est, au fond, une excellente chose…

Dans « Vers la fin de la publicité », j’expliquais le caractère destructeur des services gratuits financés par la publicité. Car la publicité n’a de sens que si, à un moment ou un autre, nous achetons des services payants. Au plus les services tenteront de se financer par la publicité, au moins il y aura de services payants et au moins la publicité sera rentable. D’ailleurs, à la surprise générale, la publicité s’avère en effet beaucoup moins rentable qu’initialement espérée.

Comme le souligne Cory Doctorow, même la publicité ciblée s’avère très peu rentable et la seule solution pour des géants comme Facebook ou Google afin de justifier le prix de leurs emplacements publicitaires est de rendre le ciblage de plus en plus efficace et intrusif.

Selon moi, le modèle publicitaire est appelé à se cantonner à quelques acteurs géants. Les « petits » vont soit disparaître soit devenir complètement dépendants de ces géants.

La perversion du modèle publicitaire

Malheureusement, de nombreux services sont dans une dynamique “publicitaire”. Les créateurs de contenus, les plateformes et même les services gratuits qui n’affichent pas (encore) de publicité. Exemple frappant : les startups qui cherchent à capter le plus possible d’utilisateurs sans réfléchir au business model.

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Des milliers de services sont ainsi offerts gratuitement et sans publicité, financés uniquement par les investisseurs. Le résultat ? Soit une faillite pure et simple du service, soit un modèle publicitaire soudain, comme Medium, soit un rachat par une plus grosse structure qui n’a que faire du service mais veut intégrer l’équipe et ses talents à son personnel. On parle alors de « acqui-hire ».

Dans le cas de Medium, cela signifie qu’il faut désormais considérer tout contenu sur Medium comme étant potentiellement une publicité déguisée (native advertising).

Pour les acqui-hire, citons Mailbox, un service de mail et Sunrise, un calendrier en ligne. Deux services que je trouvais absolument géniaux et qui se sont fait racheter avant d’être définitivement coupés. Moralité : un service gratuit n’offre aucune garantie de continuité.

Il ne reste donc plus qu’une solution, une solution considérée comme indigne d’Internet : faire payer l’utilisateur.

La main au portefeuille

Finalement, rien de plus logique ! Si on trouve un service utile, nécessaire et qu’on veut s’assurer une certaine pérennité, il faut mettre la main au portefeuille. Cette simple constatation m’a poussé à prendre un abonnement payant pour le service Pocket alors que mon compte gratuit me suffisait amplement.

C’est un basculement qui est en train de se faire sur le web, non sans douleur. Le cas le plus marquant chez les géants est certainement Evernote, qui, après des années à tester des business models alternatifs (comme vendre des sacs à dos et des carnets de notes) a soudainement augmenté ses tarifs tout en se séparant d’une bonne partie de son personnel.

Les utilisateurs grondent, les blogs posts se multiplient pour présenter des alternatives gratuites. Mais le fait est là, indéniable. Désormais, il va falloir payer ce qu’on aime.

Le cas de Newton

Un exemple que je trouve emblématique est celui de CloudMagic/Newton, service d’email et calendrier, car je vois justement ce service comme un remplaçant possible des défunts Mailbox et Sunrise.

Au départ, CloudMagic était une application mail comme il en existe tant d’autre. Une interface à votre compte Gmail ou Outlook. Cette interface offrait certaines fonctionnalités payantes. L’utilisateur payait une seule fois pour activer une fonctionnalité particulière, un modèle très courant dans le monde des apps et popularisé par les App Store.

Récemment, CloudMagic s’est renommé Newton et est passé au tarif assez important de 50$ par an.

50$ par an uniquement pour avoir une interface mail. À ce prix là, les mails ne sont même pas hébergés, ils restent chez Google, Microsoft ou tout autre serveur. Payer 50$ par an pour une simple interface mail me semblait une hérésie alors qu’un compte Protonmail qui héberge et sécurise vos emails coûte le même prix.

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Exemple de fonctionnalités de Newton

Poussé par la curiosité, j’ai contacté les développeurs de Newton pour en savoir un peu plus. Leur réponse est assez candide : vu le travail qu’ils fournissent et le coût que leur engendre l’infrastructure, un tarif de 1$ par semaine leur semble tout à fait honnête. Ils soulignent également l’hérésie du « one-time payment » imposé par l’appstore. Cela rend le développement de l’application impossible sur le long terme à moins de sortir des nouvelles versions payantes tous les ans, ce qui oblige à généralement maintenir deux versions et fait râler les utilisateurs qui viennent d’acheter une ancienne version lorsque la nouvelle sort.

Mais, sans étonnement, la nouvelle du modèle payant a été très mal perçue par les utilisateurs de CloudMagic qui se sentent pris en otage. À tel point que l’équipe de Newton a dû se fendre d’un mail explicatif soulignant que les seules alternatives au modèle payant sont la publicité et la vente des données utilisateurs à des services publicitaires, modèles qu’ils souhaitent éviter.

Sachant qu’en utilisant Newton, vous leur confiez le mot de passe de vos emails, mieux vaut avoir confiance ! Payer me semble donc une condition nécessaire pour établir une relation de confiance (mais pas suffisante).

La conclusion est simple : si vous ne payez pas un service que vous utilisez, c’est que vous en êtes le produit. Facebook vient immédiatement à l’esprit ! Google, par contre semble sentir le vent tourner. Le géant dispose en effet d’une version payante sans pub de son service mail (Google App) et lance une version payante de Youtube qui permet de retirer les pubs et de rétribuer les créateurs de contenu (Youtube Red) .

L’inéluctabilité du modèle payant ?

Les utilisateurs ne sont pas prêts à payer pour un service ? Et bien, il faut désormais vous y faire : soit votre service va disparaître, soit il va être bardé de publicités et revendre vos données, soit il va devenir payant. Les services très populaires seront les moins chers mais les services plus spécifiques se concentreront sur un petit nombre de clients qui paieront un abonnement important.

L’exemple de Newton (que j’ai vécu à l’identique avec le service Postach.io) démontre l’immaturité à la fois des utilisateurs, qui ne veulent pas payer, et des créateurs de service, pensant naïvement que les utilisateurs vont payer n’importe quel prix choisi au hasard. Et comme je le démontre dans « Quelle est la valeur de votre temps de cerveau », les pubs coûtent énormément à l’utilisateur mais ne reversent qu’une infime aumône au service.

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Au final, je trouve la perspective de payer pour ce qu’on utilise très saine. Cela devrait permettre l’éclosion de services plus petits, plus locaux, plus spécialisés et moins orientés sur la croissance à tout prix.

C’est d’ailleurs, je pense, une superbe occasion de promouvoir le prix libre. Un concept que les développeurs de Newton n’ont même pas envisagé car ils ne le connaissaient pas. Le prix de 50$ par an a été, ils le reconnaissent, choisi un peu au pifomètre en espérant trouver un équilibre entre les coûts réels et ce que les utilisateurs sont prêts à payer. Alors, pourquoi ne pas laisser les utilisateurs le fixer ?

L’alternative du prix libre

Le prix libre serait-il un moyen de conscientiser les utilisateurs ? Je l’espère. Contrairement à l’abonnement fixe, il est également plus juste. Un tarif fixe peut être raisonnable dans un pays et outrancier dans un autre. Enfin, le prix libre est également un bel indicateur de la qualité de votre service. On pourrait même imaginer un abonnement libre à un prix suggéré et de proposer de l’augmenter avec chaque nouvelle fonctionnalité.

Après tout, est-ce que tous ceux qui soutiennent ma page Tipeee ne sont pas en train de payer pour la pérennité d’un service que je leur rends et qu’ils trouvent utile ? Wikipédia et toute la Framagalaxie ne sont-ils pas justement des services à prix libre qui camouflent leur prix libre sous l’appellation « don » ?

L’exemple de Framasoft est pour moi particulièrement éclairant : une panoplie de services gratuits financés par des campagnes de dons ponctuelles. Le tout avec une éthique notable et malheureusement trop rare : code open source uniquement et garantie de la confidentialité de vos données. Dernier exemple en date de leur campagne pour « dégoogliser Internet » ? Une alternative à Evernote, justement.

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La mission de Framasoft illustrée par Gee.

Et si au lieu d’un don ponctuel ou annuel à Wikipédia, à Framasoft, JCFrog ou même à ce blog, nous pensions ces dépenses comme un abonnement annuel à prix libre pour des services utiles ? Un abonnement pour dire « J’aime ce que vous faites et ça m’est utile, continuez ! ».

Au fond, c’est ce que devrait être toute dépense que nous faisons, sans exception. Une manière de dire « J’aime ce que vous faites ». Vu comme ça, acheter un concombre dans une grande surface et faire le plein d’essence chez Total deviennent soudainement des actes moralement difficiles…

 

Précision : lors de nos échanges par mail, les développeurs de Newton m’ont spontanément offert un abonnement à vie à leur service, sans que je leur aie demandé. C’était complètement inattendu mais je les remercie. J’ai également reçu la possibilité d’offrir 3 abonnements d’un an aux lecteurs qui m’en feront la demande.

Les photos sont issues d’une action citoyenne crowdfundée sur Kickstarter visant à remplacer toutes les publicités d’une station de métro londonienne par des photos de chat.

Ce texte est a été publié grâce à votre soutien régulier sur Tipeee et sur Paypal. Je suis @ploum, blogueur, écrivain, conférencier et futurologue. Vous pouvez me suivre sur Facebook, Medium ou me contacter.

Ce texte est publié sous la licence CC-By BE.

L’inlassable quête de rivages

vendredi 21 octobre 2016 à 10:59
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D’un coup sec, j’enfonce le clou dans la planche vermoulue. Avec un bruit mat, le marteau s’écrase sur le bois, éclaboussant l’obscurité d’un remugle de saumure.

Du bout des doigts, je caresse l’intérieur de la coque, explorant les sillons, les mousses et les algues se frayant un passage à travers les planches.

— Tu n’en as plus pour longtemps, murmuré-je à l’intention du Corsaire.

Dans la pénombre, un long craquement mélancolique me répond. Je souris d’une silencieuse tristesse avant d’être interrompu par le claquement joyeux des bottes résonnant au dessus de ma tête.

Traversant la cale, enjambant par réflexe les éléments de charpente, je me dirige vers l’échelle.

— Oh camarades ! Que nous vaut ce brouhaha, m’exclamé-je ?
— Regarde, Petit père ! Regarde ! Il s’approche, il nous accoste !

Mais face à l’azur adamantin, mes pupilles chthoniennes clignent, se froissent et capitulent. Je ne suis qu’une escarbille embrasée dans l’éclatante blancheur de l’air libre.

— Qui nous accoste ?
— L’Espérance ! Les voilà !

Un choc sourd fait trembler la coque, immédiatement suivi d’une clameur de joie. Des voix nouvelles m’envahissent, des rythmes de pas inconnus se font entendre, des odeurs de vies assaillent mes narines.

— Bravo ! Bienvenue ! Vie l’Espérance ! Vive le Corsaire.

On s’embrasse dans les coursives, on se roule dans les cabestans, on rit, on chante, on mélange les odeurs et on danse au son de l’onde.

Je devine l’approche du contremaître qui, d’un coup sec, arrache la bâche sur notre pont et dévoile la carcasse que nous étions en train de construire. Je sens sa fierté jaillir par tous les pores de sa peau alors qu’il entonne le discours traditionnel.

— Camarades ! Nous, marins du Corsaire, avons construit une carcasse qui nous succédera et continuera notre inlassable quête de rivages. Cependant, il nous manque la coque. Nous avons les mâts, apporterez-vous les voiles ?
— Camarades ! répond une voix nouvelle, feutrée, profonde, chargée d’embruns. Nous, marins de l’Espérance, avons tissé des voiles et avons en suffisance des planches pour réaliser une coque.
— Comment appellerons-nous ce fier navire qui portera vos voiles sur nos mâts ?
— Le Bienvenue !

Comme un seul homme, les deux équipages se lèvent et entonnent un chant fait de vivas, de battements de pieds et d’applaudissements.

Je souris à cet ouranien univers avant de replonger vers le fond de cale afin d’annoncer la nouvelle au Corsaire.

C’est un fameux voyage que le Corsaire et l’Espérance vivent côte-à-côte. Souvent, j’entends la coque de l’Espérance râper un peu plus profondément les planches déjà moisies du Corsaire. J’ai beau l’enduire de goudron, le colmater d’étoupe, il râle, souffle et craque.

— Petit père ! Petit père ! Viens donc voir le Bienvenue !

Une main jeune et ferme me guide sur le pont, mêlant de lumineuses effluves d’épice à la douceur ligneuse du sapin frais.

— Attention Petit père ! Il y a des trous. Nous avons utilisé les planches pour le Bienvenue.
— Attention Petit père, le cordage a été coupé et placé dans le Bienvenue.

Que de changements ! Que de transformations ! Le Corsaire est-il donc désossé ?

— Le Bienvenue me semble si petit. Pourra-t-il emporter beaucoup de monde ?
— Tu sais, Petit père, nous l’agrandirons durant le voyage. Alors, certes, nous serons serrés au début. Mais, très vite, nous prendrons nos aises ! Et puis, le voyage ne sera plus long. Nous sommes convaincus que le Bienvenue accostera !
— Accoster…

Je pousse un profond soupir et adresse à cette jeune voix pleine d’énergie ma plus belle larme de sourire.

— Camarades, il est temps de mettre le Bienvenue à l’eau ! Hardi ! Ho Hisse ! Ho Hisse !

Une éclaboussure d’écume me trempe de son vibrant fracas. Par toutes les écoutilles jaillit la joie et la clameur. Une main s’accroche à mon paletot défraîchi.

— Tu embarques Petit père ?

J’hésite. Je déglutis.

— Non. Je reste sur le Corsaire.
— Mais n’as-tu pas dit qu’il n’en avait plus pour très longtemps ?
— Je sais, mais c’est encore suffisamment longtemps pour moi.
— Mais nous avons utilisé ses planches, ses cordages, ses poulies. Il ne peut plus naviguer.
— Il naviguera bien assez pour moi.
— Es-tu sûr Petit père ?
— Oui, certainement.
— Alors, larguez les amarres !

Les voix et les rires se font soudainement lointaines.

— Bonne chance Petit père ! Merci !
— Bon voyage Bienvenue ! Bons rivages !

Pendant de longues minutes, de longues heures, je continue à agiter la main en direction du Bienvenue. Je sais qu’il ne me voient plus mais j’ai l’intime conviction de les sentir, que mon adieu est nécessaire, pertinent.

À pleins poumons, je respire cet air silencieux dans lequel le Corsaire s’est encalminé.

Me guidant prudemment sur les restes dépecés de rambardes, enjambant les outils oubliés et les planches arrachées, je retourne paisiblement vers la confortable moiteur de la cale.

— Dis-moi Corsaire, tu crois qu’ils vont aborder ? Tu crois qu’ils ont une chance de trouver un rivage ?

Le bruit sec d’une planche qui casse me fait sursauter.

— Ou peut-être pourront-ils construire un bateau qui, lui atteindra le rivage ?

Des doigts, je frôle une concrétion marine tandis que l’odeur de la mer me pénètre.

— Le rivage existe-t-il vraiment ? N’est-il pas une invention, une chimère ?

Mes sabots se remplissent d’une eau clapotante, mes doigts s’engourdissent.

— Au fond, cela a-t-il la moindre importance ?

Un grincement humide suivi d’un craquement bref. Le Corsaire se penche brusquement au point de me faire chanceler.

— Au fond Corsaire… Au fond j’ai toujours voulu savoir… Au fond, nous allons…

 

Mont-Saint-Guibert, le 2 décembre 2015. Photo par Peter Kurdulija.

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