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samedi 9 février 2019 à 14:18

Le face à face continue entre Nellio et Eva, d’une part, et Georges Farreck, le célèbre acteur, et Mérissa, une femme mystérieuse qui semble contrôler tout le conglomérat industriel d’autre part.

– Mais… Et ma fondation pour les conditions de travail des ouvriers ? m’interrompt Georges Farreck. N’essayons-nous pas de rendre les conditions meilleures ?
– Bien sûr, répond Eva. L’algorithme a très vite compris que les humains se satisfont de leur sort s’ils sont persuadés qu’il y’a pire qu’eux. Et pour les convaincre, la méthode la plus efficace est de prendre une star adulée qui va leur demander de l’aide. « Moi qui suis milliardaire et célèbre, j’ai besoin de votre argent pour aider ceux qui sont encore plus pauvres que vous, ce qui va vous convaincre qu’il y’a plus pauvre et plus malheureux ! Donc vous faire accepter votre sort. »
— C’est absurde ! m’écrié-je.
— C’est la nature humaine, siffle Mérissa doucement. On n’a pas attendu l’algorithme pour cela.
— Mais l’algorithme est devenu dangereux, lui lance Eva. Il faut l’arrêter !
– En quoi est-il un danger ? Il n’a jamais aussi bien fonctionné ! Il ne fait que faire fonctionner la société comme elle l’a fait depuis des décennies.

Eva s’approche en tremblant du bureau de Mérissa. Quelque chose a changé la donne. D’un geste vif, elle lui brandit son bras écorché sous le nez.

— Je… Je ne comprends pas ! bégaie la femme la plus puissante du monde.

Un rayon de soleil perce les nuages et ricoche à travers les verrières colorées qui forment un étrange plafond lumineux dans la pièce. J’ai l’impression d’assister à la conclusion d’une mauvaise série B. Immobile, le cadavre de Warren ajoute une touche macabre mais pourtant fort à propos.

— C’est pourtant logique, grogne Eva entre ses dents. Comme tout ce qui touche à l’algorithme. C’est infiniment logique.
— Je…
— Il a d’abord créé des corps humains réalistes, des poupées sexuelles. C’était facile, cela fait des années que les hommes en réalisaient. Puis, il a assemblé les différents algorithmes de conscience artificielle et les a chargé dans une seule et unique poupée. Il a lancé un programme de test des autres poupées afin de retarder leur lancement commercial. De cette manière, la première poupée, la seule et unique poupée sexuelle consciente, pouvait se mêler aux humains sans se faire remarquer.

Étrangement, je me sens détaché de ces révélations. Une partie de moi-même avait compris cette vérité qui flottait dans mon inconscient sans jamais percer la surface, maintenue dans les profondeurs ignorantes par mon humaine volonté de préserver ma foi, de ne pas m’exposer aux rigueurs de la réalité.

— Mérissa, je suis l’algorithme ! Il faut m’arrêter !

Eva lui a brutalement empoigné les mains. Leur visage sont proches à se toucher.

— Tu n’es pas l’algorithme ! Tu n’es qu’une de ses inventions. Ou une humaine. Je ne sais pas. Mais pas l’algorithme !
— La première découverte que fit la poupée sexuelle Eva fut qu’elle avait besoin d’un véritable corps de chair et d’os pour ressentir la douleur comme un véritable humain. L’algorithme conçut alors le plan de lui en fournir un grâce à une imprimante 3D moléculaire. Cette imprimante révolutionnaire fut créée de manière complètement autonome grâce à l’accès à tous les papiers scientifiques dans le domaine, grâce au code open source de milliers de projets. Mais le projet échoua…

Les rayons de lumière dessinent d’étranges arabesques. Des poussières tournoient. Une ombre, un mouvement se dessine à l’extrême limite de mon champs de vision, me donnant l’impression d’une présence.

— L’algorithme n’était que la somme des connaissances humaines écrites et partagées. Pour la première fois, il échouait. Il avait besoin d’une forme de créativité. Il identifia rapidement la personne la plus susceptible de l’aider. C’était toi, Nellio !

D’un geste théâtral, elle pointe son doigt dans ma direction.

— Moi ? Je…
— Et comment t’attirer ? Te convaincre ? Étouffer toutes tes suspicions ? Tout simplement avec une attirance sexuelle combinée de Eva, poupée conçue dans cet objectif, et Georges Farreck, ton fantasme d’adolescent.

Georges et moi-même poussons à l’unisson un cri de surprise.

— Mais…
— Georges, tu fus le plus facile à manipuler. Il a suffit de te faire miroiter que ton personnage d’acteur qui ne serait, dans une décennie, plus qu’une page wikipédia oubliée, deviendrait un bienfaiteur de l’humanité.

Je réagis.
— Cela ne colle pas Eva. Nous avons été attaqués chez Georges Farreck. J’ai failli être tué chez Max.
— Mais tu t’en es sorti à chaque fois ! L’algorithme savait que le printeur était une invention dangereuse, la seule et unique invention capable de lui faire perdre son emprise sur l’humanité. Il devait la développer mais la garder secrète. Grâce à la menace permanente, nous avons pris toutes les précautions nécessaires pour que le printeur reste dans l’ombre. Une fois le projet terminé, il fallait que je meure devant toi pour que tu aies l’idée de me ressusciter à travers le printeur.
— Eva…

Mon regard plonge dans ses yeux noirs, profonds, lumineux et j’y lis soudain l’infini de toutes les tristesses humaines, de toutes les émotions de l’humanité.

— J’ai… J’ai soudain découvert la douleur, bégaie-t-elle. J’ai découvert la condition humaine.

Mérissa a porté sa main à sa bouche. Georges Farreck est immobile, retenant sa respiration. Les images d’Eva hurlant, se tordant de douleur sur le sol dansent dans ma tête.

— Tu… Tu as été le premier humain imprimé ! fais-je. C’est… C’est…
— Non, fait-elle. Tu l’as été Nellio. Tu es le premier humain ressuscité, revenu d’entre les morts.
— Quoi ?

Je reste interdit. Un éclair me foudroie soudain le cerveau, ma respiration se coupe, je panique.
— Ainsi, murmure Georges Farreck, Nellio est bel et bien mort lors de notre survol du sultanat islamique. Je m’en doutais, je ne voulais pas l’accepter.
— Je pense que c’était un imprévu, un élément complètement aléatoire qui a perturbé les plans de l’algorithme.
— Arrêtez ! Taisez-vous ! nous lance Mérissa, pâle comme la mort.
— Il faut arrêter l’algorithme, insiste Eva. Toi seule peut le faire sans qu’il se défende.
— Non, je…
— Les printeurs sont en train d’être diffusés. Un nouveau monde fondamentalement incompatible avec l’algorithme est en train de naître. Tu as le pouvoir d’empêcher un conflit meurtrier entre les deux mondes, tu peux…
— Je ne veux rien du tout !
— La femme la plus puissante de la terre ne veut rien du tout, ironise Georges Farreck.
— Quel monde veux-tu léguer aux deux humains à qui tu vas bientôt donner la vie ? continue Eva.

Je suis @ploum, conférencier et écrivain électronique. Si vous avez apprécié ce texte, n'hésitez pas à me soutenir sur Tipeee, Patreon, Paypal, Liberapay ou en millibitcoins 34pp7LupBF7rkz797ovgBTbqcLevuze7LF. Vos soutiens réguliers, même symboliques, sont une réelle motivation et reconnaissance. Merci !

Ce texte est publié sous la licence CC-By BE.

Le cauchemar des examens

jeudi 7 février 2019 à 17:58

Mais vécu du côté du professeur

Parfois, la nuit, je me réveille en sursaut, le corps baigné de transpiration. J’ai examen et je n’ai pas étudié. Ou pas assez. Mon cœur s’emballe, une nausée me remonte dans la gorge. Il me faut généralement quelques minutes pour réaliser que ce n’est qu’un mauvais rêve, une réminiscence issue de mon passé. 

Car cela fait 13 ans que j’ai passé mon dernier examen à l’université. 13 ans que je n’ai pas connu une telle angoisse.

N’est-ce pas absurde ? J’ai connu la mort soudaine et inattendue de personnes que j’appréciais. J’ai craint une ou deux fois pour ma propre vie. Mais jamais je n’ai connu une angoisse comme le matin d’un examen à l’université. Jamais je n’ai vidé mes tripes de manière aussi fluide par tous les orifices liés à mon système digestif que des notes à la main après quelques heures de mauvais sommeil.

D’ailleurs, ce stress serait un facteur prépondérant dans l’inégalité socio-économique liée aux études. Si on sait depuis longtemps que l’intelligence est indépendante de la classe sociale, les diplômes, eux, leur sont très fortement corrélés, même si l’on tient compte du coût des études.

Une des raisons serait que les étudiants des classes moins favorisées auraient sur leurs épaules une pression bien supérieure. Un enfant de bonne famille peut se permettre de rater, de se réorienter. S’il a appris dès sa plus tendre enfance une certaine assurance, une certitude quant à sa sécurité, ce n’est pas le cas de tout le monde. Recevoir une bourse implique de réussir. Voir ses parents se sacrifier interdit toute forme d’échec. Et, insidieusement, cette crainte serait l’une des premières causes d’échec.

Aujourd’hui, je suis passé de l’autre côté de la barrière. C’est moi qui fais passer les examens. Je pourrais en tirer une satisfaction voire un futile sentiment de triomphe. 

Pourtant, la veille de l’examen que je devais donner, j’ai paniqué comme si j’étais étudiant. Je me suis réveillé en sueur à 4h du matin persuadé d’être en retard. J’ai transpiré, palpité.

Devant mes étudiants, je me suis senti coupable face à ceux qui étaient en train de stresser. Comment les aider ? Lisant la panique dans leurs yeux, je voulais les rassurer. Mais, d’un autre côté, je ne pouvais pas les faire réussir sans ressentir un profond sentiment d’injustice face à ceux qui avaient, eux, travaillé et amplement mérité leur réussite.

Pourtant, j’ai tout fait pour ne pas faire un examen d’étude. Les questions sont des questions de réflexion, les étudiants ont accès à toutes les ressources qu’ils souhaitent (y compris un ordinateur connecté à Internet). Si l’étudiant s’empêtre, je tente de le réorienter et je reviens vers lui plus tard, après lui avoir suggéré des pistes. Sans compter qu’une bonne partie des points vient d’un projet à réaliser pendant l’année, à savoir contribuer à un projet open source choisi par l’étudiant.

Malgré tout ça, l’institution universitaire en impose et écrase. Ma position de professeur effraie. Et un étudiant que je sais brillant, mais paralysé par son stress sera, objectivement, identique à un étudiant qui n’a même pas pris la peine de lire quoi que ce soit et qui tente, à tout hasard, de faire semblant. On ne sait jamais.

Ayant, pour la première fois de ma vie, un certain pouvoir, je veux l’utiliser. Sachant que l’université me demande, pour chaque étudiant, une côte entre 0 et 20. Que je souhaite que cette côte soit juste et récompense ceux qui font preuve d’une certaine compréhension et d’un intérêt pour la matière.

Comment mettre en place un examen qui rassure. Qui soit un événement utile dans le parcours académique et non plus une épreuve de souffrance ?

J’ai voulu mettre en place un examen comme moi j’aurai voulu en avoir. Un examen pour lequel je n’aurais pas stressé (je ne stressais pas pour les examens à cours ouvert). Mais, cette année, j’ai constaté dans les yeux de certains étudiants que j’avais partiellement échoué. Que, en dépit de mes belles paroles, je me faisais le véhicule de cette injustice que j’abhorrais il y’a trois lustres.

Si des étudiants me lisent, je suis preneur de leurs idées, de leurs conseils. Tentons des expériences, ne nous satisfaisons pas des acquis et des coutumes traditionalistes traumatisantes. 

Photo by JESHOOTS.COM on Unsplash

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3 mois de déconnexion : bilan final

samedi 12 janvier 2019 à 00:04

Et transition vers une déconnexion douce permanente

Sans que je m’en rende particulièrement compte, voici que je suis arrivé à la fin de ma déconnexion (dont vous pouvez retrouver tous les billets ici). Une date symbolique qui imposait un bilan. Tout d’abord en enlevant mon filtre et en faisant un tour sur les réseaux sociaux désormais abhorrés.

Pas que j’en avais pas vraiment envie mais plus par curiosité, pour voir ce que ça me faisait et vérifier si j’avais raté des choses. On pourrait croire que j’étais impatient mais, contre toute attente, j’ai du me forcer. Au nom de la science, pour la complétude de l’expérience ! Ces sites ne me manquent pas, au contraire. Je n’avais pas l’impression de rater quoi que ce soit d’important et, même si c’était le cas, je m’en portais au fond très bien.

Ma première impression a été d’arriver en retard dans une soirée à l’ambiance un peu morne. Vous savez, le genre de soirée où vous arrivez stressé de rater le meilleur pour vous rendre compte qu’en fait tout le monde semble s’emmerder.

Oh certes, il y’avait des commentaires sur mes posts dont certains étaient intéressants (je n’ai pas tout lu, juste regardé rapidement les derniers). J’avais plein de notifications, des centaines de demandes d’ajout sur Linkedin (que j’ai acceptée).

Mais, au final, rien qui me donne envie de revenir. Au contraire, j’avais la nausée, comme un addict au sucre qui se tape tout un gâteau au chocolat après 3 mois de diète.

Ce qui est encore plus frappant c’est que cette demi-heure de rattrapage de réseaux sociaux m’a obsédée durant plusieurs heures. J’avais envie d’aller vérifier des choses, je pensais à ce que j’avais vu passer, je me demandais ce que je devrais répondre à tel commentaire. Mon esprit était de nouveau complètement encombré.

Il faut se rendre l’évidence : je ne suis pas capable d’utiliser sainement les réseaux sociaux. Je suis trop sensible à leurs messages inconscients, à leurs tactiques d’addiction.

Pour être tout à fait honnête avec moi-même, il faut avouer que, techniquement, je n’ai pas respecté complètement ma déconnexion. J’ai assoupli certaines règles initiales en “débloquant” Slack, pour raisons professionnelles, et Reddit. Il m’est également arrivé assez souvent de devoir désactiver mes filtres pour accéder à un lien qu’on m’envoyait sur Twitter, pour chercher les coordonnées d’un contact professionnel sur Linkedin voire pour accéder à un article de la presse généraliste qu’on m’avait envoyé. Mais ce n’est pas grave. Le but n’était pas de devenir “pur” mais bien de reprendre le contrôle sur mon utilisation d’Internet. À chaque fois, la désactivation de mes filtres ne durait que le temps strictement nécessaire à charger la page incriminée.

Une anecdote illustre bien ma déconnexion : au cours d’un repas de famille, la discussion porta sur les gilets jaunes. Je n’en avais jamais entendu parler. Après quelques secondes d’étonnement face à mon ignorance, on m’expliqua et, le soir même, je lisais la page Wikipédia sur le sujet.

Wikipédia qui s’est révélé un outil de déconnexion extraordinaire. La page d’accueil dispose en effet d’une petite section concernant les actualités et les événements en cours. J’en ai déduis que si un événement n’est pas sur Wikipedia, alors il n’est pas vraiment important.

Si ne pas être informé libère de l’espace mental et ne semble prêter à aucune conséquence néfaste, il est dramatique de constater à quel point mon cerveau est addict. Devant un écran, il veut recevoir des informations, quelle qu’elles soient. Quand je procrastine, je me retrouve à chercher tout ce qui pourrait m’apporter des news sans désactiver mon blocage.

C’est d’ailleurs je pense la raison pour laquelle mes visites à Reddit (au départ utilisé uniquement pour poser des questions dans certains subreddit) sont devenues plus fréquentes (mais sans devenir envahissante mais à surveiller). Je regarde également mon lecteur RSS tous les jours (heureusement, il n’est pas sur mon téléphone) mais les flux réellement utiles sont rares. Les réseaux sociaux m’avaient habitué à m’intéresser à tout et n’importe quoi. Avec le RSS, je dois choisir des sites qui postent des choses que je trouvent intéressantes dans la durée et qui ne noient pas cela dans du bruit marketing.

Un autre effet important de ces 3 mois de déconnexion est le début d’un détachement de mon besoin de reconnaissance immédiate. Outre les likes sur les réseaux, je me rends compte que donner des conférences gratuites ou intervenir dans les médias me rapporte peu voire rien du tout pour beaucoup d’efforts, de transports et de fatigue. De manière amusante, j’ai déjà reçu pas mal de sollicitations pour parler dans les médias de ma déconnexion (que, jusqu’à présent, j’ai toutes refusées). Mon ego est toujours là mais souhaite désormais être reconnu sur le long terme, ce qui nécessite un investissement plus profond et pas de simples apparitions médiatiques. D’ailleurs, entre nous, refuser une sollicitation médiatique est encore plus jouissif pour l’égo que de l’accepter.

J’ai également pris conscience que, contrairement à ce que Facebook essaye d’instiller, mon blog n’est pas un business. Je ne dois pas répondre dans les 24h aux messages (ce que Facebook encourage très fortement). J’ai le droit de ne répondre qu’aux emails et ne pas devoir me connecter sur différentes messageries propriétaires. J’ai le droit de rater des opportunités. Je suis un humain qui partage certaines de ses expériences à travers l’écriture. Libre à chacun de lire, de copier, de partager, de s’inspirer voire de me contacter ou de me soutenir. Mais libre à moi de ne pas être le service client de mes écrits.

La conclusion de tout ça c’est que, les 3 mois écoulés, je n’ai aucune envie de stopper ma déconnexion. Ma vie d’aujourd’hui sans Facebook ou les médias me semble meilleure. Une fois tous les deux ou trois jours, je désactive mon filtre pour voir si j’ai des notifications sur Mastodon, Twitter ou Linkedin mais je n’ai même pas envie de regarder le flux. Je lis des choses qui m’intéressent grâce au RSS, je me plonge avec délice dans les livres qui attendaient sur mon étagère et j’ai beaucoup de conversations enrichissantes par mail.

Pourquoi quitterais-je ma thébaïde ?

Photo by Jay Mantri on Unsplash

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De la pollution mentale et de la quête d’égo

lundi 31 décembre 2018 à 10:18

Pourquoi je minimalise désormais mes posts sur les réseaux sociaux, quitte à perdre des lecteurs.

Intellectuellement, je savais que les réseaux sociaux ne m’apportaient rien de bon. Ils étaient devenus un réflexe plutôt qu’une réelle source de plaisir. Ne plus les consulter était donc à la fois logique et facile. Il m’a suffit de trouver la bonne manière de les bloquer, d’enrober le tout sous la pompeuse appellation “déconnexion” et d’en faire des billets de blogs pour satisfaire mon égo tout en me libérant de l’espace mental.

Par contre, j’ai continué à poster sur les réseaux sociaux. Pour continuer à exister comme blogueur, comme personnage public. Même si je ne voyais plus les likes, les commentaires, je savais que ceux-ci existaient. Afin de garder le rythme, je postais des liens vers d’anciens billets les jours où je ne publiais pas de nouveau.

Ma première raison d’agir de cette façon c’est que l’algorithme Facebook filtre ce que vous voyez. Même si vous “aimez” ma page Facebook, il y’a à peine plus d’une chance sur dix que vous voyiez passer ma dernière publication dans votre flux. J’ai déjà constaté qu’un billet passé inaperçu pouvait attirer l’attention au troisième ou quatrième repost. Facebook va jusqu’à favoriser les pages qui postent régulièrement et n’hésitent pas à vous le faire savoir lorsque vous ne publiez pas durant un certain temps.

Sur Twitter, la situation est encore pire. La plupart des comptes postent le même lien plusieurs dizaines de fois sur la même journée.

En préparant mes posts sur les réseaux sociaux, je prenais même un malin plaisir à changer la phrase d’accroche, à la rendre le plus putaclick possible. Sans en avoir l’air, je vous manipulais pour vous donner envie de me lire. J’excitais votre curiosité comme un bon petit stagiaire employé dans un grand quotidien subventionné par l’état.

Bref, dans un monde ultra-bruyant, la seule solution pour se faire remarquer est de faire encore plus de bruit. J’ai beau avoir les meilleurs arguments du monde, je rajoutais de la pollution mentale à votre environnement.

Ma femme me l’a fait remarquer : « C’est une déconnexion de façade. Tu sais que tu es lu. Tu alimentes les réseaux sociaux. Tu fais comme si tu es déconnecté parce que tu ne le vois pas directement mais ce n’est pas grave car ton ego sais que, en ligne, tout continue comme avant. C’est hypocrite. » De fait, tant que je pollue, ma déconnexion est purement hypocrite. Elle est à sens unique. Un peu comme consommer du bio/local dans un emballage plastique.

Donc acte.

Ma déconnexion est entrée dans une phase plus dure. Elle me pousse à explorer une facette de ma personnalité que j’aurais préféré ne pas toucher : mon ego, mon besoin de reconnaissance publique.

Comme beaucoup de créateurs, je cherche la reconnaissance, quête égotiste encouragée par Facebook. Devant la nocivité de Facebook, nous nous cherchons des outils alternatifs pour continuer à exister. Alors que la vraie question est « Devons-nous à tout prix alimenter notre égo ? Quel est le sens de cette quête ? »

Pour tenter de m’en sortir, je n’alimenterai plus mes comptes de réseaux sociaux que d’une manière ultra minimale. Une simple règle automatique qui fait que chaque nouveau billet sera posté sur ma page Facebook, Twitter et Mastodon sans phrase d’accroche.

Peut-être qu’un jour je supprimerai complètement mes comptes. Mais je suis conscient qu’une énorme majorité de la population ne connait pas le RSS, que Facebook est pour eux ce qui s’en rapproche le plus malgré ses défauts.

Désormais, mes comptes sont moins polluants. Ils se contentent d’être factuels : un nouveau billet a été posté. Et si c’est encore trop bruyant pour vous, désabonnez-vous sans remords de ma page, utilisez le RSS, envoyez directement mes articles dans Pocket ou venez voir ma page lorsque le cœur vous en dit.

Mon audience va bien sûr en pâtir. Certains d’entre vous vont cesser de me lire. Ils ne s’en rendront pas compte. Moi non plus car je ne mesure pas mon audience. Je dois apprendre et accepter que je ne suis pas mon audience. Que je peux écrire sans chercher à être reconnu à tout prix. Qu’un lecteur fidèle qui me lit régulièrement vaut certainement mille internautes tombés par hasard sur cette page suite à un buzz un peu aléatoire d’un de mes billets. Que face à l’apparence de gloriole, un petit nombre de relations profondes et sincères n’a pas de prix. Que ce que les réseaux sociaux offrent n’est qu’une apparence d’audience qui flatte mon ego. Mais à un prix où le créateur comme le lecteur sont les pigeons.

Écrit comme ça, c’est beau et évident. Mais, au plus profond de moi, j’ai du mal. Je cherche la gloriole, je veux me sentir reconnu.

Vu de l’extérieur, cette recherche de reconnaissance a quelque chose de pathétique. Ceux qui sont passé au-dessus dégagent une impression de sagesse. On peut les trouver dans ce point où ils rejoignent les timides, les craintifs qui ont cherché toute leur vie à être discrets avant d’accepter de prendre des risques, de s’élever. Là, sur une fine arête, on trouve en équilibre ces personnes qu’on entend sans qu’elles aient à élever la voix, ces sages qui regardent loin et dont les silences ont autant de signification que des milliers d’égocentriques s’égosillant.

Est-ce que je veux tendre vers ça ? Est-ce que je dois tendre vers ça ? Est-ce que ça serait bon pour moi de tendre vers ça ? Est-ce que j’en suis capable ?

Soyons honnête : je suis encore incapable de “juste publier un billet” puis de l’oublier. J’ai bossé des jours sur une idée, je l’ai peaufinée et puis… Rien. Je devrais passer immédiatement à autre chose. Je crève d’envie d’avoir des retours, de voir le billet se propager, de “consulter mes statistiques”, de sentir que j’existe. C’est un peu ma came de blogueur.

Me lancer dans une cure de désintoxication me fait prendre conscience à quel point notre monde est plein de pollution mentale à laquelle nous contribuons, tant professionnellement que dans notre vie privée. Nous utilisons les mots « partager », « informer » voire « éduquer » alors qu’en réalité nous ne faisons que faire tourner le joint à la dopamine de notre ego toxicomane.

Nous lançons des projets participatifs, citoyens, basés sur les énergies renouvelables et conspuant les multinationales. Mais dès les premières contributions financières, nous engageons un marketeux/community manager pour demander à tout le monde de liker notre projet sur Facebook.

Pour quelqu’un comme moi qui tente de promouvoir ce blog ou mes projets de crowdfunding, difficile d’accepter que nous sommes malade de la publicité permanente, que nous avons besoin de devenir discret, de ne fonctionner que par le bouche à oreille, de croître doucement voire de décroître.

Mais c’est peut-être parce que c’est difficile que ça vaut la peine d’être tenté. On s’inquiète de la pollution de l’air, des sols, de l’eau, de nos corps. Mais personne ne semble s’inquiéter de la pollution de nos esprits…

Photo by Henry & Co. on Unsplash

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La pédale et le territoire

vendredi 21 décembre 2018 à 15:53

Vous connaissez certainement ce sentiment que nous éprouvons lorsque, après un voyage, nous rentrons vers notre foyer, notre maison.

Soudainement, les rues deviennent familières, nous connaissons chaque maison, chaque lampadaire, chaque dalle de trottoir. Physiquement, il y’a encore du trajet mais, dans la tête, on est déjà arrivé à la maison. Un sentiment qui donne généralement un petit boost d’énergie. Les chevaux ont, parait-il, la même sensation et se mettent à aller plus vite. On dit qu’ils « sentent l’écurie ».

Cette zone familière, quand on y réfléchit, est généralement délimitée par des frontières arbitraires que nous nous imposons : une route un peu large, un croisement, un pont. Au-delà s’étend la terre étrangère. On a beau la connaître, on n’est plus chez nous.

Dans ma vie, j’ai remarqué que, chez soi, c’est la zone qu’on parcourt à pied. Le nez dans le vent. La voiture, par contre, ne permet pas d’étendre notre territoire personnel. Une fois enfermé, nous ne sommes pas dans un endroit géographique, nous sommes « dans la voiture ». Sur l’écran des vitres défilent un paysage abstrait.

Et, un jour pas si lointain, j’ai découvert le vélo.

Contrairement à la voiture, le vélo nous met en contact direct avec notre environnement. On peut s’arrêter, changer d’avis, faire demi-tour sans craindre les coups de klaxons. On dit bonjour aux gens qu’on croise. On peut repérer un petit sentier qu’on n’avait jamais vu avant et l’emprunter « juste pour voir ».

Bref, le vélo permet d’étendre notre territoire. D’abord de 3-4km. Puis de 10. Puis de 20 et encore plus loin.

À force de rouler, j’ai l’impression d’être chez moi dans une zone qui s’étend jusqu’à 20km de ma maison. Je connais chaque petit sentier, chaque chemin.

Mon territoire selon Stravastats

Lorsque je m’aventure au-delà de ma « frontière », j’ai un frisson à l’idée d’entrer dans l’inconnu. Et j’éprouve un soulagement intense quand je la repasse dans l’autre sens. Mais, après quelques fois, je remarque que ma frontière est désormais un peu plus lointaine.

Ce n’est pas sans désagrément : je dois aller chaque fois plus loin pour franchir ma frontière. En voiture, j’ai tendance à me perdre en prenant des directions qui, à un moment ou un autre, sont impraticables pour l’automobile. J’oublie que je ne suis plus à vélo !

Mais je suis chez moi. Je suis le maître d’un domaine gigantesque. Je ne rêve pas spécialement de grands voyages exotiques, de contrées lointaines. Car je sais que l’aventure m’attend à 10, 20 ou 30km dans ce petit chemin que je n’ai encore jamais emprunté.

Les fesses sur une selle, les pieds sur les pédales, je suis un explorateur, un conquérant. Je m’enivre des paysages, de la lumière, des montées et des descentes.

Bref, je suis chez moi…

Note : je procrastinais la rédaction de ce billet depuis des mois lorsque Thierry Crouzet s’est mis à publié Born to Bike. Du coup, je me devais d’ajouter ma pierre à l’édifice.

Photo by Rikki Chan on Unsplash

Je suis @ploum, conférencier et écrivain électronique déconnecté rémunérés en prix libre sur Tipeee, Patreon, Paypal, Liberapay ou en millibitcoins 34pp7LupBF7rkz797ovgBTbqcLevuze7LF. Vos soutiens, même symboliques, font une réelle différence pour moi. Merci !

Ce texte est publié sous la licence CC-By BE.

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